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« Politisez votre pratique: ne pathologisez pas, humanisez »

©Toa Heftiba


Un texte de Dr. Jennifer Mullan, psychologue clinicienne et activiste, @decolonizingtherapy. Traduction : Perpsective.

La pathologie est l’étude d’une maladie. Une déviation de la norme. Une labellisation de ce que serait un comportement normal, qui rencontrerait des extrêmes. Le terme « normal » me pose problème.
Qui et qu’est-ce qui définit la norme et crée les critères de normalité?
En tant que personne dont les identités multiples résident dans les « marges », je méprise l’existence même de marges.
Nous avons été collectivement socialisés pour tout marginaliser et pathologiser!
Consciemment ou non : « les blancs ont toujours raison ». Tout comme les hétéros, les personnes cisgenres, les corps valides, minces. Les personnes qui ont ou portent des enfants. Celles à la peau claire. Intelligentes. Mariées. Parlant anglais (français).
Ainsi, nous sommes collectivement « conçus » dans la déshumanisation de l’autre, et ceux qui parmi nous ont étudié la psychologie sommes des pathologistes entraînés.
La drépatonomie était une maladie mentale conjecturale, « inventée » en 1851 par le médecin Samuel A. Cartwright qui la définissait comme étant propre aux africains réduits en esclavage fuyant la captivité.
Tout comme la « colère noire » aujourd’hui.
La doctoresse Kimberly Richards (du People’s Institute for Survival and Beyond – PISAB) déclarait souvent dans ses formations : « Les bâtons et les pierres peuvent vous briser les os, mais les mots façonneront votre réalité ».
C’est un fait. Ils le peuvent et le feront.
Ces mots indiquent que nos corps noirs et non-blancs, la manière dont nous les percevons, sont des menaces pour les autres.
Quand une chose nous est présentée, avec une certaine constance, elle reste en nous, pèse, s’imprègne. Non pas parce que nous sommes des êtres inférieurs, mais parce que nous sommes humains.
Quand je travaillais dans un programme de soin hospitalier, partiellement spécialisé dans les traumatismes, dans le ghetto, il y a plus de 15 ans, j’évoquais déjà pourquoi il était violent et dangereux de parler de troubles de la conduite, de « conduite défiante » s’agissant de la jeunesse noire et non-blanche.
Ces médecins pathologisent beaucoup de nos jeunes et les placent dans des écoles violentes en jonction avec la prison.
Ils pathologisent la pauvreté, le manque d’équité, la passion, l’identité noire, les comportements traumatiques, la créativité, la rage, la culture, le kaléidoscope de l’identité queer, la neuro-divergence.
C’est alors que de la drépatonomie à l’hystérie, du stress post-traumatique au trouble oppositionnel, au trouble de la conduite, des programmes d’éducation spécialisés pour les enfants en difficulté, à la « crise de santé mentale », nous vivons dans un monde globalement violent, déshumanisant, en souffrance.
Et si nous commencions à agir sur ces systèmes, comme le système de santé mentale et d’éducation, qui continuent de perpétuer et de normaliser la déshumanisation de notre humanité?
Que ferez-vous cette année pour réclamer notre humanité et démanteler les comportements pathologisants?

Dr. Jennifer Mullan, psychologue et activiste : @decolonizingtherapy, jennifermullan.com
Traduction : Perspective., @collectifperspective
 

BABACAR GUEYE, AU-DELÀ DU JUGEMENT ET DU VERDICT

3 décembre 2018.

S’il n’avait pas été assassiné par la police de Rennes, Babacar Gueye aurait eu 30 ans cette année…ou peut-être qu’il serait mort à petit feu broyé par le système raciste et tous ses complices que sont l’institution policière, juridique, carcérale mais aussi médicale.
Babacar Gueye est décédé dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015, abattu de 5 balles par un agent de la BAC alors qu’il aurait fait une « crise d’angoisse ». Un ami avait pourtant appelé les secours cette nuit-là, mais c’est la police qui est venue le faucher.

Babacar Gueye vivait en France depuis 2015, après avoir quitté le Sénégal en 2012, et un long périple entre le Maroc et l’Espagne.
Trois ans après sa mort on lit souvent qu’il était un homme gentil et souriant, comme pour « l’innocenter »… si de la part de ses proches ces mots ont pour volonté d’honorer sa mémoire, pour d’autres que disent-ils de la perception de la place dans la société et de la valeur d’un homme noir?
On lit aussi de certains que Babacar Gueye était quelqu’un de bien parce qu’il prenait des cours de français et manifestait une « volonté d’intégration »…
Les violences sociales et psychologiques engendrées par la migration et les conditions de vie en France des personnes noires et autres personnes non-blanches ne donnent pas toujours à la souffrance un visage « acceptable » pour la République et ses injonctions assimilationnistes, et nul ne mérite d’être brutalisé et tué par les forces de l’ordre.
La question de la santé mentale des personnes exilées est de plus en plus qualifiée par les associations et autres structures d’ « urgence de santé publique ».
L’urgence est sociale et politique oui, pour les personnes contraintes à l’exil par les politiques européennes impérialistes et néocoloniales, l’exploitation et l’esclavage, la guerre etc. Et pour les personnes visées par le racisme structurel du système français, dont des personnes en souffrance psychique ballottées entre l’hôpital et la prison, violentées par la police, socialement démunies et vouées à l’isolement, à la précarité et à la dégradation de leur condition.
Les policiers responsables de la mort de Babacar Gueye sont toujours en liberté et en exercice, et si une nouvelle enquête a été ouverte en mars 2017, pour nous le combat pour Babacar Gueye et toutes les personnes qui connaissent le même sort, ou partagent des conditions similaires, va au-delà du verdict d’un tribunal.
Nous voulons :
-L’accès inconditionnel aux soins pour les personnes exilées (et la régularisation de leur situation administrative) et de toutes les personnes dans le besoin
– L’intervention d’équipes médicales formées – et autres personnes actrices de la santé mentale – et non de forces de l’ordre pour les personnes en détresse psychologique, en « crise psychique », dans le besoin
-Des soins en santé mentale gratuits et pris en charge
– Des logements facilités et pris en charge pour les personnes en souffrance psychique précarisées
– La mise en place d’un revenu de vie décent et non de minimas sociaux en dessous du seuil de pauvreté ( AAH) pour les personnes souffrant de troubles psychiques et en situation de handicap psychique
– Des institutions publiques avec des services d’interprétariat
– La formation des professionnel-le-s de santé et santé mentale aux effets et enjeux sociaux et psychologiques du racisme et des autres formes d’oppression et discrimination
– L’accès facilité à des professionnel-le-s de santé non-blanc-he-s conscientisé-e-s sur les questions liées au racisme et autres oppressions
-Des structures de soins qui rompent avec la « culture psychiatrique » et qui ne soient pas des lieux de restriction de liberté et de contrôle étatique
-L’abrogation du décret « hopsyweb » qui permet le fichage des personnes hospitalisées sans consentement
– La fin de l’incarcération des personnes souffrant de troubles psychiques

…La liste n’est pas exhaustive, c’est le système tout entier qu’il faut enrayer et le combat continue.
Force et courage au Collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye et aux personnes qui luttent à leurs côtés.